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Tribune publiée à l’occasion de la Journée internationale de la visibilité transgenre 2023

 

Une visibilité qui progresse, mais au prix d’une multiplication des contre-vérités


Les transidentités sont-elles suffisamment visibles ? Sont-elles 
suffisamment connues et respectées ? La question se pose naturellement en ce 31 mars, Journée internationale de la visibilité transgenre. 
Bien sûr, les transidentités, on en parle. Mais, depuis quelques temps, c’est aussi pour les rejeter, les discriminer, avec un angle d’attaque désormais inlassablement répété : «le scandale sanitaire» des enfants trans et «l’horreur» des retransitions. L’occasion de multiplier les fausses informations, les contre-vérités, avec, pour finalité, de susciter la peur, la haine auprès de celles et ceux qui ignorent tout des transidentités et n’iront pas vérifier l’exactitude des propos.

Plus c’est gros, plus ça passe… «Des discours radicaux légitiment les requêtes de changement de sexe. Mais c’est au prix d’un traitement médical à vie voire chirurgical (ablation des seins ou des testicules) sur des corps d’enfants ou d’adolescents», répètent à longueur de tribunes et d’interviews quelques associations radicales, ainsi que des personnalités qu’on connaissait ouvertes et bienveillantes ; elles n’ont vraisemblablement jamais rencontré la moindre personne trans. Ces contre-vérités n’émeuvent pas le moins du monde des médias qu’on imaginait plus respectueux de la véracité et de l’exactitude des faits. Ainsi, ils reprennent, sans vérification, l’argumentaire nocif, voire transphobe, de ces associations et personnalités dont l’idéologie semble justifier mensonges et désinformations.

Cette visibilité de la transidentité, nous la souhaitons, nous la revendiquons, nous personnes trans et alliées, mais c’est malheureusement au prix des mensonges, contre-vérités, affirmations fallacieuses et injurieuses des traditionnels opposants à un monde ouvert, respectueux de l’autre et de la diversité.

 

Quelles sont ces contre-vérités ?

  • Aucun traitement hormonal d’affirmation de genre n’est prescrit aux enfants. La seule réalité : vers 11-12 ans, à l’apparition de la puberté, si les évolutions de leur corps leur apparaissent insupportables, comme la poussée des seins ou de la barbe, les jeunes ados peuvent bénéficier de retardateurs de puberté, avec l’accord de leurs parents et pour une durée limitée sous surveillance endocrinologique. 
  • Ces médicaments sont utilisés depuis des décennies pour les jeunes cisgenres (non trans) à la puberté précoce. En respectant les recommandations internationales d’usage, leurs effets sont entièrement réversibles.
  • Aucune opération génitale ne peut intervenir avant la majorité. Seule exception : la torsoplastie (ablation des glandes mammaires) peut être pratiquée chez les grands ados s’ils ne supportent plus leur situation et s’impose la douleur quotidienne de porter un binder qui enserre sa poitrine pour la rendre invisible. Avec l’accord parental, évidemment, et une information médicale solide.
  • Là encore, certains médias mettent en avant quelques cas, ultra minoritaires. Les médecins spécialistes des transidentités reconnaissent avoir rencontré quelques personnes souhaitant revenir dans leur genre d’assignation ou se considérant plutôt non-binaires, mais les chiffres sont très faibles. 

  • Selon les deux principales études sur des cohortes importantes en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, le taux d’arrêt des traitements hormonaux chez les jeunes est au maximum de 2%. 

  • Précisons que les retransitions ne sont pas liées uniquement à une «erreur de transition», mais assez souvent à des difficultés à vivre son genre ressenti à cause d’un environnement familial, professionnel, sociétal hostile, d’une précarisation ou d’une discrimination insupportables. 

  • Imagine-t-on un enfant de 4 à 8 ans sur les réseaux sociaux ou cliquant sur Google pour rechercher les mots «transidentité» ou «transition» ?

  • Clamons-le haut et fort : être transgenre n’est pas un choix. Qui peut honnêtement penser que l’on puisse choisir une vie marquée par les moqueries, remarques déplacées, mégenrages, rejets, discriminations, dépressions, tentatives de suicides ? 

  • Pensez-vous sérieusement qu’un enfant trans de 8 ans ait envie de suivre une «mode», alors qu’il est bien souvent seul dans cette situation à l’école ou dans sa famille ? 

  • Quant aux adolescents, comment imaginer que la prudence ne s’impose pas avant tout traitement ? Rien ne se décide avant plusieurs rencontres avec des professionnels, avec une écoute de qualité, une information reposant sur des bases scientifiques qui permet un consentement libre et éclairé et un accompagnement individualisé. 

  • Ce même argument de mode ou de lubie avait été développé dans les années 70-80 à propos de l’homosexualité. Non, être trans, non-binaire, homo n’est pas un choix, une lubie, une mode. En réponse à la honte de soi qu’on voudrait nous inculquer, c’est en revanche devenu une fierté. La fierté d’être cette personne qu’on ressent être au plus profond de soi-même.

  • Pendant des siècles, la transidentité s’est vécue cachée. Aujourd’hui, les personnes trans vivent au grand jour et peuvent donner l’impression d’une multiplication impressionnante. Évidemment quand on sort d’une longue nuit… 

  • Mais les transphobes n’ont aucune raison de s’affoler : elles restent une minuscule minorité. Malgré l’absence de recensement précis, une estimation tourne entre 0,7 et 1% de la population. 

  • Quant aux enfants trans, «il n’y a aucune épidémie, simplement une libération de la parole», confirme le Dr Jean Chambry, pédopsychiatre, responsable du Centre Intersectoriel d’Accueil pour Adolescent à Paris (CIAPA) et président de la Société Française de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent.

  • Tous les pédopsychiatres, psychologues de l’enfance, endocrinologues pédiatriques connaissent cette réalité des enfants ou ados trans qui, nés dans le mauvais corps, moqués, discriminés, se scarifient, se déscolarisent, sombrent dans une profonde dépression, font des tentatives de suicide (et les réussissent comme Fouad-Luna, Doona, Maxence et bien d’autres). 

  • Différentes études montrent que plus des deux tiers des jeunes trans avaient «déjà pensé au suicide» et le tiers avait fait une ou deux tentatives, principalement de 12 à 17 ans. Des chiffres quasi identiques dans la population adulte trans. Celle-ci a dix fois plus de risques de suicide que la population globale. 

  • A contrario, une étude de l’Académie américaine de pédiatrie, publiée en octobre 2021, montre une diminution de 60 % de la dépression modérée et sévère et de 73 % des tendances suicidaires chez les jeunes trans et non-binaires ayant reçu des retardateurs de puberté ou des hormones d’affirmation de genre.

Signataires de la tribune

Béatrice DENAES, Dr Nicolas MOREL-JOURNEL, Dre Agnès CONDAT, Irène THÉRY, Dre Vanessa YELNIK, Marie CAU, Yolande MIEL, Pre Denise MEDICO, Maryse RIZZA, Anne BUGNERA, Dr Jean CHAMBRY, Arnaud ALESSANDRIN, Odile RENOIR, Dr Serge HEFEZ et 100 autres...